11 février 2006

Cà se passe dans le Val de Marne...

Présentation :

reprise d'un article paru dans l'Humanité du 9 février 2006 qui montre combien les libertés et les droits élémentaires des salariés, dont le droit de grève et de se défendre avec son syndicat, sont fragiles. A l'heure où le gouvernement veut imposer le CPE, grande étape dans la marche à la destruction du Code du Travail, où la directive Bolkestein est toujours sur l'agenda des libéraux européens, les salariés ont plus que jamais besoin d'une arme efficace, le syndicat pour la lutte collective.



Enquête :

Humiliés et virés pour avoir fait grève

Cofrafer . Licenciés sans ménagement pour faute lourde, les 28 ouvriers grévistes de la société de découpe de ferraille font presque tous partie de la vague de travailleurs algériens venus en France dans les années soixante-dix et sont à quelques années de la retraite.

Ce qu’ils ressentent va au-delà du sentiment d’injustice. « Depuis vingt-cinq ans que je suis en France, je n’avais jamais fait une heure de grève. Même malade, je venais travailler. Je ne me suis arrêté qu’une seule fois, c’était un accident du travail. Nous licencier, c’est pas sérieux. La direction n’a aucune reconnaissance de notre travail. Je me sens humilié. » Comme Ahmed Daif, un des 28 grévistes licenciés de Bamesa-Cofrafer, société de découpage de ferraille située dans le Port autonome de Bonneuil, dans le Val-de-Marne, Houas Mouhoubi raconte : « Je suis venu d’Algérie en France pour travailler à vingt et un ans. J’en ai cinquante-six. On nous a pressés comme des citrons, et maintenant on nous jette dehors. »

Tous, ou presque, sont des Algériens venus en France dans les années soixante-dix pour travailler, quand le patronat est allé chercher la main-d’oeuvre disponible sur l’autre rive de la Méditerranée. « Moi, j’avais un contrat de travail en poche en arrivant ici, renchérit Hachemi Yacoubi, cinquante-six ans, dans l’entreprise depuis 1973. Avant, cette boîte, c’était une baraque. C’est nous qui l’avons construite. Aujourd’hui, on nous jette et la justice française nous abandonne. »

Les procédures judiciaires sont pourtant loin d’être achevées. Refusant de statuer sur la forme (en départage), le tribunal des prud’hommes vient de renvoyer l’affaire au fond. « Je suis amer, écoeuré, c’est à se demander s’il existe encore un droit du travail », rage Jonas Lankar, le délégué CGT, seul syndicat présent dans l’entreprise. Il va encore falloir attendre. Mais le tribunal devra alors entériner ou refuser la « faute lourde » qui justifie la procédure de licenciement engagée à l’encontre de 28 ouvriers de la production qui, poussés à bout par la détérioration de leurs conditions de travail, se sont mis en grève.

Avant son rachat par l’espagnol Bamesa, en 2003, Cofrafer, qui appartenait à Arcelor, était une entreprise sans histoires. « Nous n’avons jamais fait grève, ou alors juste une demi-heure, et la discussion s’engageait », raconte Houas Mouhoubi, délégué du personnel et membre du comité d’hygiène et de sécurité. Le groupe espagnol va radicalement changer l’ambiance. Jorge Requena, nommé directeur général après avoir dirigé une entreprise Bamesa en Turquie, engage un plan de 42 licenciements. Chaque salarié est prié d’augmenter sa productivité. La pression au rendement s’accentue. Une plus grande polyvalence est exigée. Faute de personnel suffisant, le travail devient dangereux. « J’ai travaillé sur toutes les machines, raconte Abdelmajid Yacoubi, vingt-cinq ans de maison. Sur ma ligne, une machine sur laquelle travaillent deux personnes, c’est dangereux, je le sais. Le 20 mai, deux jours avant la mort d’Altaf, j’ai eu un accident, j’ai été blessé à l’oeil. »

La mort de Mohammed Altaf, elle, est dans toutes les têtes. Le 25 mai, l’ouvrier est écrasé par sa machine. Il y travaillait seul (lire ci-contre). Les élus du personnel avaient plusieurs fois alerté sur la dangerosité de sa ligne de production. Les ouvriers ont la rage, mais ils se remettent au boulot. Le climat se dégrade. Les ouvriers se plaignent d’être maltraités par leur chef d’atelier, Pascal Delfeld. Le 6 juillet, le compte rendu d’une réunion des délégués du personnel avec la direction souligne le « manque flagrant de personnel », alerte des salariés qui n’ont pas le temps de « s’arrêter pour la pause déjeuner », évoque « la mauvaise qualité des chaussures de sécurité ».

En réponse, la direction annonce qu’elle fait circuler un questionnaire pour « mesurer le bien-être chez Cofrafer ». Et dans les « questions diverses » se permet de demander, sur la base du volontariat, de venir travailler le 14 juillet ainsi qu’une heure de plus par jour « à titre gracieux » durant ce mois d’été. Une fois encore, beaucoup s’exécutent, par peur des représailles. Mais la colère gronde. Au point qu’un comité d’entreprise extraordinaire est convoqué le 16 septembre avec comme ordre du jour : « Grave sentiment de malaise ». Tout y passe : les ouvriers parlent de « pressions, de tensions, de blessures morales et d’altercations diverses ». Pascal Delfed est accusé de « harcèlement moral ». Il est l’objet, depuis, de plaintes aux prud’hommes.

Le chef lui a commandé de « baisser les yeux » quand il lui parle. Lui a refusé d’obtempérer. Il a aussi refusé le système maison qui consiste à proposer les formations nécessaires à la polyvalence en dehors des heures de travail. « En France, le travail gratuit n’existe pas », s’insurge Messaoud Machou (lire-ci dessous), qui, suite à un différend avec son chef le 12 septembre, sera informé trois semaines plus tard de son licenciement pour faute lourde. Un de ses collègues est sous le coup d’une même procédure disciplinaire. C’est la goutte d’eau, et la grève, le 18 octobre.

« La grève, on sait que c’est un droit. On était sûrs de nous. Je n’aurais jamais pensé être licencié à cause de ça », explique Mouhoubi Houas. Aucun, en effet, ne se doute des conséquences. Un piquet de grève est installé devant l’entreprise. Les non-grévistes peuvent travailler et circuler, mais les marchandises ne sortent pas. La direction fait intervenir les forces de l’ordre au nom de « l’urgence à voir cesser ce trouble qui mettait en péril la survie même de l’entreprise ». Elle assigne en justice les grévistes. Le mouvement, prévu pour une journée, s’installe dans la durée. Le 21 octobre, le tribunal de grande instance de Créteil ordonne l’expulsion. S’appuyant sur ce verdict, la direction engage 28 procédures de licenciements « pour faute lourde, sans indemnités ni préavis ».

La ville s’émeut et la solidarité s’organise. L’union locale CGT apporte son expérience et son aide logistique. Le maire de la ville, Patrick Drouet (PCF), fait adopter une subvention par le conseil municipal. Hélène Luc, sénatrice communiste, intervient auprès du ministre Gérard Larcher. Le président du conseil général, Christian Favier (PCF), contribue à faire décider d’une table ronde. Le patron ne s’y rend pas. C’est un échec. Le préfet nomme un médiateur. Mais la direction de Cofrafer rend effectifs les licenciements. Vingt-huit salariés d’un coup sur trente-huit à la production, cela fait beaucoup, alors elle réclame de Bamesa le prêt « d’une ou plusieurs équipe de salariés » espagnols « à titre gratuit ». La CGT parvient à empêcher cet épisode peu glorieux que Daniel Le Du, responsable de l’union locale CGT, ramène à « une tentative d’appliquer, sans qu’elle soit encore décidée, la directive Bolkestein ». Seul signe positif, l’inspection du travail refuse le licenciement des cinq élus du personnel. Mais, témoigne Jonas Lankar, de retour au boulot, « on est considérés comme des chiens galeux dans - l’entreprise ».

Aujourd’hui encore, les ouvriers licenciés, qui viennent tout juste de commencer à toucher les ASSEDIC, se donnent rendez-vous devant l’entreprise. Ils se battent pour leur réintégration. Certains sont à trois mois de la retraite. Même s’ils se disent découragés, leur dignité est intacte. « Ils nous ont virés pour rien. La seule vraie raison, c’est que nous avons fait grève », commente Christian Vaison, qui a décidé de se syndiquer. Mustapha Khellafi est plus amer : « Ils nous ont coupé les jambes. Je n’ai plus aucune perspective. Le patron nous a tués. »

Paule Masson

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